18 février 2007
Feydeau
Quand Odile saute de blogue en blogue, cela génère des ronds dans l'eau qui éclaboussent notre dentelle d'encre:
"
En me promenant sur le site Ecole
de filles de Sylvie Léandre dont j'admire l'humour du contenu pour
la'mise à jour XXIème siècle' de son vieux bouquin, je lis que les
travaux à faire à l'époque était sur du 'madapolam'... voilà bien un mot
perdu que personne n'utilise plus. Recherche dans le dictionnaire :
c'est :
(M
finale se
prononce.) n.
m.
Sorte
de
calicot
qu'on
a
fabriqué
primitivement
dans
une ville
de
l'Inde
portant ce
nom.
donc un tissu relativement épais"
qu'Odile a croisé au détour d'une pièce de
Feydeau :
"Ventroux. - Mais, enfin, qu'est-ce que c'est que cette manie que tu as de te promener toujours toute nue?
Clarisse. - Où ça, toute nue? J'avais ma chemise de jour.
Ventroux. - C'est encore plus indécent! On te voit au travers comme dans du papier calque.
Clarisse, se levant et allant à lui. - Ah! Voilà! Voilà, dis-le donc! Voilà où tu veux en venir: tu voudrais que j'aie des chemises en calicot!
Ventroux, abasourdi. - Quoi? Quoi des chemises en calicot? Qui est-ce qui te parle d'avoir des chemises en calicot?
Clarisse. - Je suis désolée, mon cher! mais toutes les femmes de ma condition ont des chemises en linon, je ne vois pas pourquoi j'aurais les miennes en madapolam."
Feydeau, Mais n'te promène donc pas toute nue.
07 octobre 2006
Becket - Anouilh
De fil en aiguille, le Becket de TS Eliot a rappelé à l'une de nos
fidèles lectrices & contributrices une autre version dramatique de
la vie de ce saint martyre.
Dans cet extrait, le roi s'adresse à la reine mère et
à sa jeune épouse qui se plaint de son attachement à Becket (alors
compagnon de débauche et non le saint homme qu'il deviendra) en ces
termes:
"Pour être franc, je m'ennuie avec vous! Vos éternelles
médisances à toutes deux au dessus de vos éternelles tapisseries. Ce n'est pas
une nourriture pour un homme. (Il erre dans la pièce furieux. Il
s'arrête derrière elles) Si au moins cela avait quelque valeur artistique.
Mon aïeule Mathilde, en attendant son époux, pendant qu'il taillait son royaume,
a brodé, elle un chef d'oeuvre qui est malheureusement resté à Bayeux. Mais
vous, c'est d'un médiocre!" Merci, Jacqueline, pour cette contribution spectaculaire!
Et toc!
Ou comment la tapisserie de Bayeux nous revient en pleine poire!
05 octobre 2006
Murder in the Cathedral
A la fin de la pièce, les deux lignes de vie, les deux temporalités semblent pouvoir se réunir, le sacrifice de l'archevêque permettant, semble-t-il, une réconciliation des humbles et des puissants...
" It was here, in the kitchen, in the passage,
In the mews in the barn in the byre in the market-place
In our veins our bowels our skulls as well
As well as in the plottings of potentates
As well as in the consultations of powers.
What is woven on the loom of fate
What is woven in the councils of princes
Is woven also in our veins, our brains,
Is woven like a pattern of living worms
In the guts of the women of Canterbury. "
T. S. Eliot, Murder in the Cathedral.
"Ce
qui allait advenir? C'était ici, dans la cuisine, dans le couloir, aux
écuries et dans la grange et dans l'étable et au marché,
Dans nos veines, dans nos entrailles, dans nos crânes aussi bien,
Aussi bien que dans les intrigues des potentats,
Aussi bien que dans des consultations des puissances.
Ce qui est tissé sur le métier du destin.
Ce qui est tissé dans nos veines, dans nos cervelles,
Est tissé comme une trame de vers vivants
Dans les boyaux des femmes de Cantorbéry."
Traduction d'A. Fluchère, Seuil.
Il
s'agit d'une pièce de théâtre qui retrace les derniers moments de
l'archevêque de Canterbury, assassiné pour son refus de se plier au
pouvoir laïque.
Employé de banque pour gagner sa vie, T. S. Eliot était
surtout poète, critique et dramaturge.
Plus sur la pièce en anglais ici et en français ici (Wikipédia) ou là.
03 octobre 2006
Murder in the Cathedral
Au début de la pièce, le choeur des femmes de Cantorbéry marque son existence deans une temporalité saisonnière indépendante de celle des affaires politiques dont elles souhaitent se préserver. Elles emploient des images quotidiennes, et envisagent leur existence sur le mode du rapièçage:
"We know of oppression and torture,
We know of extorsion and violence,
Destitution, disease,
The old without fire in winter,
The child without milk in summer,
Our labour taken away from us.
We have seen the young man mutilated,
The torn girl trembling by the mill-stream,
And meanwhile we have gone on living.
Living and partly living,
Picking together the pieces,
Gathering faggots at nightfall,
Building a partial shelter
For sleeping and eating and drinking and laughter."
"Nous savons ce que sont torture et oppression,
Nous savons l'extorsion, la violence,
l'indigence, la maladie,
Les vieillards sans feu l'hiver,
Les enfants sans lait en été,
Notre labeur qu'on nous arrache,
Nos péchés qu'on alourdit sur nos épaules.
Nous avons vu l'adolescent mutilé,
La fille déchirée tremblante au bord du canal du moulin.
Et cependant nous avons continué de vivre,
Vivant et vivant à demi,
Rapiéçant les morceaux épars
Ramassant les fagots à la nuit tombante,
Nous bâtissant un semblant d'abri
Pour le dormir, et le manger, et pour le boire et pour le rire."
traduction Henri Fluchère, Seuil.
La pièce était une commande de la cathédrale de Canterbury pour commémorer l'assassinat, ou le martyr, de St Thomas Becket.
01 juillet 2006
Shakespeare & Devos
La citation d'un journaliste de Télérama à propos de Raymond Devos proposée par Nathalie m'a immédiatement évoqué une image chère à Shakespeare qui ne retourne pas le langage comme une vieille chaussette, mais comme un gant de chevreau:
"A sentence is but a cheveril glove to a good wit: how quickly the wrong side may be turned outward!"
[Le langage n'est qu'un gant de chevreau pour un bel esprit: on l'a vite retourné pour en montrer l'envers!]
Twelfth Night, or What You Will (III,1) - La Nuit des rois
L'image allait-elle de soi pour un fils de gantier dans une pièce où l'on se travestit pour mieux mettre à l'épreuve la sincérité des sentiments de son amoureux?
13 janvier 2006
Un Caprice de Musset
Dans la pièce (en un acte) Un Caprice écrite en 1837, Musset fonde en partie son intrigue sur une bourse amoureusement fabriquée par une femme, Mathilde de Chavigny pour un mari qu’elle soupçonne intéressé par les charmes d’une autre dame…
Voici comment au début de la pièce elle s’adresse à
l’objet avant de l’offrir (Scène 1):
MATHILDE :
Enfin! (elle se rassoit ) quand Monsieur de Chavigny viendra,
prévenez-moi (le domestique sort) Nous allons donc ma chère petite bourse vous
faire une dernière toilette. Voyons si vous seriez coquette avec ces
glands-là? pas mal. Comment serez-vous reçue, maintenant? Direz-vous
tout le plaisir qu’on a eu à vous faire et tout le soin qu’on a pris de votre
petite personne? On ne s’attend pas à vous, mademoiselle. On n’a voulu
vous montrer que dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre
peine? (elle baise sa bourse et s’arrête) Pauvre petite! tu
ne vaux pas grand-chose, on ne te vendrait pas deux louis. Comment se fait-il
qu’il me semble triste de me séparer de toi? N’as-tu pas été commencée
pour être finie le plus tôt possible? Ah ! tu as été commencée plus
gaiement que je ne t’achève. Il n’y a pourtant que quinze jours de cela, que
quinze jours, est-ce possible?
Non, pas davantage ; et que de choses en quinze jours. Arrivons-nous trop
tard, petite? ...pourquoi de telles idées? On vient, je crois, c’est
lui ; il m’aime encore!
mais c’est le domestique qui revient et non l’époux déjà blasé (au bout d’un an de mariage !)
L’intrigue de la pièce tourne autour de deux bourses cousues et brodées par deux femmes : l’épouse et sa rivale potentielle… L’époux ayant refusé d’échanger l’objet brodé par la femme qu’il convoite contre … autre chose que son épouse légitime ne précise pas mais que le spectateur devine... Mathilde se sent trahie et de dépit veut jeter la « petite chose » faite avec amour. Mais se ravise avec ces mots (Scène V):
MATHILDE : [...]
Mais qu’as-tu fait? Pourquoi te détruire, triste ouvrage de mes
mains? Il n’ y a pas de ta faute tu attendais, tu espérais aussi! Tes
fraîches couleurs n’ont point pâli durant cet entretien cruel ; tu me
plais je sens que je t’aime ; dans ce petit réseau fragile il y a quinze jours de ma vie ; ah! non,
la main qui t’a faite ne te tuera pas ; je veux te conserver, je veux
t’achever ;tu seras pour moi une relique et je te porterai sur mon
cœur ; tu m’y feras en même temps du bien et du mal, tu me rappelleras mon
amour pour lui, son oubli, ses caprices ; et qui sait? cachée à
cette place il reviendra peut-être t’y chercher. (Elle s’assoit et attache le
gland qui manquait).
L’histoire littéraire nous apprend que Musset avait lui-même reçu une bourse de sa maîtresse du moment Aimée d’Alton, leur liaison est contemporaine de la rédaction de l’œuvre et le poète serait inspiré dans la pièce d’une lettre de sa conquête…
Merci Jacqueline pour ces très beaux extraits dramatiques!
