26 août 2006
Barthes et le tricot
Jacqueline
nous propose cette lecture précieuse d'un homme qui parle littérature, dentelle et
tricot comme personne, d'un tricot structuraliste, dénoté à l'endroit ,
connoté à l'envers...
Il s'agit d'une interview de Roland Barthes sur la paresse accordée à
Christne Eff, journal Le Monde 16-17 septembre 1979, notre grand homme se
demande à l'instar de Flaubert: "A quoi voulez-vous que je me repose" ?
" Je n'ai jamais beaucoup aimé le sport, et maintenant, de toutes
manières, j'en aurais passé l'âge. Alors que voulez-vous que quelqu'un comme moi
fasse s'il décide de ne rien faire?
Lire ? Mais c'est mon travail. Ecrire? Encore plus. C'est pour cela que
j'aimais bien la peinture. C'est une activité absolument gratuite, corporelle,
esthétique, malgré tout et en même temps un vrai repos, une vraie paresse parce
que n'étant rien de plus qu'un amateur je n'y investissais aucune espèce de
narcissisme. Cela m'était égal de faire bien ou mal.
Quoi d'autre ? Rousseau
en Suisse, vers la fin de sa vie, faisait de la dentelle.
On pourrait sans trop d'ironie poser le problème du tricot. Tricoter
c'est le geste même d'une certaine paressse, sauf si l'on est rattrapé par le
désir de finir l'ouvrage.
Mais les conventions interdisent aux hommes de tricoter. Cela n'a
pas toujours été. Il y a cent cinquante ans, cent ans peut-être, les hommes
faisaient couramment de la tapisserie. Maintenant ce n'est plus
possible.
Le tricot, voilà l'exemple d'une activité manuelle, minimale, gratuite,
sans finalité, mais qui représente tout de même une belle paresse, une paresse
bien réussie...."
Jacqueline de commenter, non sans une pointe d'ironie: "Bon c'est ce qui arrive quand on parle de sujets qu'on connaît mal... il
doit confondre un peu tout : tricot, canevas et vraie tapisserie... Dommage qu'il
soit mort avant la vogue des loisirs créatifs..."
Evidemment,
je suis d'accord pour me moquer de quelqu'un qui pense qu'on tricote
sans vraiment avoir envie de terminer l'ouvrage (ne serait-ce que pour
en commencer un autre sans trop culpabiliser!!!), simplement pour tuer
le temps à la pointe de nos aiguilles et qui n'a l'air de n'avoir jamais tricoté (ou vu tricoter) qu'une écharpe au point mousse - et en même temps, ma folle
passion pour le tissage en ce moment, c'est exactement ça - le plaisir
d'une temporalité autre qui n'est pas celle de la productivité, ni de
la rentabilité - car faire soi-même un collier, ça n'est pas à
proprement parler "rentable", un peu comme uns éance de yoga, une
activité dans laquelle ne mettre aucun narcissisme, du pur plaisir...
Et ce serait désormais interdit aux hommes? Je n'y crois pas trop...
Merci Jacqueline
pour cette contribution qui vient nourrir le débat sur la guerre des
sexes et la dentelle, un éclairage qui change de celui du divin marquis!
28 avril 2006
Consigne des minutes heureuses
Une nouvelle contributrice (bienvenue!) nous propose un extrait qui mèle intimement désir, broderie et écriture.
C'est l'auteure qui parle:
" J'ai donc décidé, pour ce qui concerne ce livre, de m'imposer une
ligne de conduite, de me tenir au doigt et à l'oeil. Aucun accent de
fureur, ni de mélancolie. Et pas un dé à coudre de sperme. Je serai
d'une chasteté exemplaire, réservant à d'autres livres, murmures, cris,
accents de ma ferveur amoureuse, si Dieu me prête vie. Et si j'en ai
toujours le désir. Car c'est le désir le maître mot. C'est le désir qui
conduit les livres.
Mais j'aime aussi l'idée du dépassement de soi. N'ayons pas peur des
mots, disons que j'aime l'idée de la sublimation. Moi qui déteste tenir
une aiguille, je m'assoirai comme une couseuse à sa fenêtre, et tout au
long de cet hiver, je broderai avec patience une tapisserie, faite
seulement de fous rires, de chuchotements et de silence. Patience. Un
manteau de patience.
Oui patience ! Patience des minutes heureuses... "
Françoise Lefèvre, Consigne des minutes heureuses, Livre de Poche, J'ai LU N° 5595 - page 4O
Il s'agit d'un recueil de nouvelles qui sont largement autobiographiques, comme le signale la quatrième de couverture: "... Dans ce recueil de 14 textes, aux titres puisés dans le quotidien, Françoise Lefèvre confirme son art d'évoquer les émotions les plus subtiles et les plus graves, avec un regard et un style inimitables."
Merci Christine T pour cette contribution - et pour toutes ces précisions!
27 février 2006
Le Crève-Cévenne 3
Où l'on apprend qu'il est bien difficile d'abandonner la culture du
vers à soie, pour le petit crépitement qu'il produit lorsqu'il mange,
parce qu'il est merveilleux de dérouler l'unique fil de soie qui
constitue le cocon, mais surtout arce que c'est l'occasion de
décoconner entre voisins!
"- les gens
s’obstinent à faire quelques cocons : dix, quinze, vingt comme ça
pour faire voir aux enfants soi-disant. En fait je crois que c’est surtout
parce que ça leur fait plaisir : ils les ont toujours fait et il faut
toujours en faire.
Il
évoque avec chaleur le temps où ça donnait à fond.
- Pour
cueillir les cocons et les emballer dans des draps bien propres, on se groupait
dans la cour du mas parce que les magnaneries étaient trop petites et bien trop
encombrées. Tout le monde travaillait là ensemble, les voisins, les parents
venaient prêter main-forte. On allait décoconner les uns chez les autres. Ca
faisait un bruit soyeux, très agréable. Puis on hissait les ballots sur les
charrettes pour les emporter à la filature et même en certains endroits, on
décorait les véhicules avec les rameaux dont on avait pas enlevé les cocons.
Toute une fête! C’était le symbole de l’argent frais pour la ferme qui
vivait en cercle fermé, en autarcie complète. On pouvait faire un festin
familial. Tuer cochon et décoconner, c’étaient les deux fêtes de l’année.
Daniel m’explique qu’un cocon ce n’est rien d’autre qu’un seul fil de soie de trois cents à quinze cents mètres de long, un fil continu.
- Si on tarde à étouffer les cocons, le papillon sort, il perce, tranchant le fil en beaucoup d’endroits. On a plus que des petits bouts, c’est fichu, fichu pour la filature parce que le paysan, lui, récupérait ces déchets, sa femme filait cela comme de la laine, au rouet ou au fuseau et cela donnait la filoselle ce tissu rude, bien bon pour les gens d’ici. Les nôtres n’avaient droit qu’à ce tissu de récupération, la belle soie, elle partait ailleurs pour les riches.
- Le ver à soie a marqué la Cévenne dans sa profondeur, jusque dans son langage, dans ses dictons : il y avait des cocons gâchés, ceux qui étaient doubles, deux dans un cocon, ceux qui ne s’enfermaient pas mais tissaient une toile comme les araignées – tout cela s’utilisait pour la filoselle. Le cocon se nomme fourel ou fusel suivant la région. Certains vers malades montaient sur la bruyère sans faire de cocons. Ils faisaient donc un blazas c’est à dire rien du tout. Alors, de quelqu’un dont on ne sait pas trop ce qu’il va devenir ; d’un beau cancre par exemple, on dit aquel fourel fara un blazas ! […]
- Les vers à
soie c’est bien fini depuis une dizaine d’années à St Jean du Gard et pourtant
chaque année, dans chaque famille s’élèvent quelques magnans. Ma mère continue.
Quand nous étions petits, mon frère et moi c’était pour nous montrer… Maintenant
c’est pour son plaisir. Elle passe des heures à les regarder, à les écouter parce que ça fait un
bruit merveilleux toutes ces bestioles qui rongent la feuille, un bruit… On
dirait la pluie qui tombe sur des tôles. Rien que pour les voir, pour les
entendre, ma mère fait partie de ces gens qui font chaque année six ou sept vers
à soie."
Entretien avec Daniel Travier, Jean-Pierre Chabrol, Le Crève-Cévenne, Plon.
Merci Marie pour cettre contribution!
22 février 2006
Le Crève-Cévenne - suite
Le retour du vers à soie... de son élevage dans les Cévennes. Dans ce passage, Jean-Pierre Chabrol s'entretient avec sa mère septuagénaire qui évoque sa propre enfance, au début du XXe siècle:
- Et vous
faisiez les vers à soie, malgré tout ce travail à la
boulangerie ?
- On faisait
les vers à soie ; là-haut sous le toit.
- Qui s’en
occupait ?
- Tout le
monde s’y mettait. Quand une cliente entrait dans la boulangerie, elle tirait
sur un fil de fer, ça sonnait dans la magnanerie où il y avait une sorte de
bidourlo (cloche de vache) ; ma mère descendait ; elle venait
servir... Les vers à soie c’était du travail ! Mais c’était de l’argent
liquide… Ma mère prétendait que c’était elle, dans tout le village, qui les
réussissait le mieux, parce qu’elle les faisait en avance. Ca évitait les
gelées de mai ; je crois. Elle prenait la saquette que tu as
vue ; en belle toile ! C’est de la toile pur fil de lin,
ça...
[...]
- Il faut
dire aussi que nous avions les mûriers les mieux placés, à l’abri. Il fallait
avoir la matière première pour faire des vers à soie premiers. Ma mère
commençait à faire éclore la graine dans son lit. Elle avait un thermomètre et
s’il faisait froid, elle ajoutait une pierre. Après, quand elle se
couchait, la chaleur du corps assurait la bonne température Quand la
graine allait éclore ; ma mère la glissait sur des petits papiers où elle
avait fait des trous ; des festons. Elle gardait cela près du fourneau dans
la cuisine, au début. Là, elle leur donnait des petites feuilles bien tendres
des premiers mûriers, souvent c’était des mûriers nains, il y en a encore…. Et
puis, peu à peu, ça grossissait, il fallait dédoubler, donner plus d’espace
jusqu’à ce qu’on les monte à la magnanerie, à la première mue Au mois de mai.
Là, il y avait les tréteaux et on commençait à donner les grandes feuilles. A
l’Ecole Normale (en travaux pratiques de sciences ) nous avions fait le système
nouveau c’est à dire l’élevage au
rameau. Tandis que chez nous à Avéjan, c’était à la feuille. Tu ramassais la
branche, tu tirais dans ta main et la feuille venait ainsi.
- Mais il n’y
avait pas de bruyère ?
- Si, mais la
bruyère c’était pour le moment où les vers à soie voulaient monter pour faire
leurs cocons. Quand ils commencent à grimper aux piquets qui tiennent les
planches , il est temps de leur planter la bruyère. On fait des cabanons.
C’est joli la montée. Mais, pour en arriver là… S’il faisait un temps
d’orage ; ça étouffait la chambrée. Elle devenait jaune, c’était la
flacherie. Il n’y avait plus qu’à désinfecter la magnanerie… Et ça puait !
Moi, je n’ai vu qu’une année rater les vers à soie. Ma mère faisait ses
soixante kilos de cocons. C’était beaucoup. Deux kilos et demi par gramme*. Pour
qu’ils réussissent ; il fallait ne pas en faire trop à la fois. C’est ma
mère qui dirigeait les opérations, de même qu’elle avait la haute main sur le
rucher.
[*deux kilos et demi de soie par gramme de ce que sa mère appelle "graine", c'est-à-dire oeufs de vers à soie?]
[...]
- Dis moi,
quand le ver à soie avait terminé son cocon, il fallait empêcher le papillon de
le percer ?
- Oh
oui ! Et alors, le filateur t’en donnait ce qu’il voulait parce que tu
n’avais pas d’étouffoir. Quand on décoconnait, je me rappelle, c’était
joli : tous ces cocons jaunes… Tu sentais crisser la soie quand tu les
emballais dans un grand drap bien propre. Mon père les portait vite à Saint Ambroix. Il y avait là trois filatures.
Souvent, on ne lui disait aucun prix. On lui donnait s’il était pressé, un
acompte mais ensuite il était obligé de passer par le prix que le filateur
voulait bien lui accorder. Plus tard, les paysans se sont organisés. A la fin,
comme au Collet de Deze, ils avaient fondé une coopérative, ils disposaient de
leur propre étouffoir ainsi les paysans regardaient venir le prix de la soie.
[…]
- Et si tu
refusais de vendre tes cocons ?
- C’était
gaspillé. Une fois que la chaîne de la soie était coupée… Après tout ce tracas
qu’on s’était donné ! N’oublie pas qu’en même temps il y avait les
foins ! Il fallait aller faucher la Guinette tout en ramassant la
feuille… Et quand il pleuvait… Si tu donnes de la feuille mouillée à tes vers à
soie, ils crèvent... On suspendait les branches au balcon, on les faisait sécher
puis on tirait la feuille (pour la deuxième fois de la soirée, elle refait le
geste jadis familier de tenir la branchette d’une main qui l’enveloppe comme un
fourreau et de la tirer avec l’autre main pour dégainer le bois ainsi dénudé de
ses feuilles ) ; il ne faut pas la leur donner non plus trop en tas parce
que lorsqu’elle est échauffée, elle leur fait mal. Soigner les vers à soie
c’était très délicat.
- Comment se
procurait-on la graine ?
- Il existait
des marchands de graine.
- On ne
pouvait pas, comme pour les haricots ; se faire de la graine d’une année
sur l’autre ?
- Ah mais
non ! Il y avait des éleveurs, tu comprends, qui sélectionnaient leurs
graines. C’est ce que leur a appris Pasteur quand il est venu. Avant,
beaucoup de chambrées crevaient de la pébrine. Pasteur a étudié cette maladie… A
la loupe ça se voit. Nous avions
fait les frais d’une loupe à la maison, à Avejan. Le ver à soie quand il a la
pébrine, on discerne les grains de poivre dans le corps. A mesure, on élimine
les vers contaminés.
[...]
- Une
chambrée de vers à soie rapportait combien ?
- Je me
rappelle que ça faisait soixante kilos, c’était dans les trois francs par kilo.
- Soixante
kilos de cocons, c’était énorme ?- Ben
oui ! ça faisait un ballot dans un grand drap. Et c’était sacré. Il me
semble que je les vois, dans la chambre – on les laissait pas traîner à la
poussière ! Voilà, et quand tout ça était parti, on faisait la lessive.
Merci Marie pour cettre contribution!
09 février 2006
Geneviève de Gaulle-Anthonioz - encore
"En effet, une détenue âgée exécute les ordres. Elle porte le triangle violet des Témoins de Jéhovah et un numéro qui la signale comme une des premières immatriculées dans le camp. [...]
Un dimanche après-midi, la détenue âgée qui fait le service ouvre la porte de ma cellule et allume une lumière. A mi-voix, elle m'explique qu'il y a une fête chez les SS, qu'ils ont beaucoup bu et qu'elle me propose, pour m'occuper, de réparer ses chaussettes. J'accepte avec plaisir et elle me remet de la laine, un aiguille et des ciseaux. Les trous sont d'une bonne taille et je remercie les religieuses qui m'ont appris en pension à repriser et même à remailler à l'aiguille. Quand le témoin de Jéhovah vient reprendre son bien, elle pousse de petits cris d'admiration... Si je veux elle me rapportera du travail. Souvent, par la suite, elle me laisse plusieurs heures les ciseaux et les aiguilles. Je puis ainsi réparer mes habits et découper les marges de papier blanc. L'idée me vient de broder pour Anna (elle m'a dit s'appeler ainsi) un petit mouchoir que je lui donnerai comme cadeau de Noël. [...]
J'ai terminé mon mouchoir pour Anna et j'ai brodé dans un
angle son matricule. Demain matin, je le lui glisserai dans la
main quand elle me passera le café par le guichet. Ainsi
aurai-je au moins pu faire un cadeau, échanger un sourire avec
un être humain. [...]"
Anna lui apporte à son tour un présent:
"Oh
merveille... il y a une petite branche de sapin, puis un chant français
de Noël, quatre biscuits en forme d'étoile, une pomme rouge et
brillante, un minuscule morceau de lard, deux sucres. Et puis une
poupée, une marquise avec une jupe rose et un fichu de dentelle, des
cheveux blancs bouclés. Sous les jupons un J et un A sont brodés:
Jacqueline d'Alincourt, bien sûr c'est ma soeur de captivité qui
m'envoie ce cadeau. Et le chant de Noël Entre le boeuf et l'âne gris,
c'est Anicka aidée par Vlasta. Leur amitié a réalisé ce prodige de
m'atteindre dans ma solitude et mon désespoir. Enfin, tout au fond du
carton, est pliée une sorte d'étole beige en laine légère dont je
m'entoure aussitôt comme de leur douce et chaude tendresse."
La Traversée de la nuit, Editions du Seuil, 1998
Autre extrait des mémoires de Geneviève de Gaulle-Anthonioz qui nous permet de terminer notre lecture ciblée sur une note moins sombre...
08 février 2006
Geneviève de Gaulle-Anthonioz - suite
"A la prison de Fresnes, sur des
morceaux de tissus cachés dans les ourlets de mon linge, j'avais appris
la mort de ma grand-mère. Son cercueil était dans la même tombe que
maman et ma soeur, avec les enfants qu'elle avait perdus."
Naïvement,
peut-être, je me demande si je comprends bien la situation que décrit
cet extrait: la personne chargée du linge de la prisonnière
communique avec elle en glissant des petits morceaux de tissu sur
lesquels elle a griffonné des messages dans les ourlets des vêtements
qu'elle lui rend? Cela me paraît tout bonnement IN-IMA-GI-NABLE - mais,
là, moins naïvement peut-être, je me dis qu'il faut bien que la
situation soir inconcevable pour qu'il ait fallu à Geneviève de
Gaulle-Anthonioz cinquante pour parvenir à l'écrire...
Autre extrait de La Traversée de la nuit, Editions du Seuil, 1998
07 février 2006
Geneviève de Gaulle-Anthonioz
Geneviève de Gaulle-Anthonioz fut déportée à Ravensbrück -
Cet extrait, juste après son arrivée dans le camp:
"L'inventaire
de mon petit bagage est vite fait: un assez grand morceau de tissu
blanc volé par Bérangère en déchargeant les bagages des déportés
exterminés à Auschwitz. A elle aussi je dois un tricot que je porte
sous ma robe rayée. Mon unique paire de bas a été tricotée par Lise
avec de la laine épaisse récupérée à ses risques et périls dans un
atelier. Miracle, mon porte-aiguilles offert par Violaine pour mon
anniversaire et que j'ai caché en partant dans ma manche est garni de
trois grandes aiguillées de fil blanc, noir et rouge. Le matériel a été
soustrait à la vigilance de Syllinka, dont un morceau de cuir qui
provient d'un béret d'officier de char! J'ai aussi un petit sac
d'étoffe pour ma ration de pain, et je retrouve mon minuscule crayon
dans l'ourlet de ma robe. Mes autres cadeaux sont restés par prudence à
la garde de Baty: je ne les reverrai sans doute jamais!"
La Traversée de la nuit - témoignage adapté au théâtre à l'automne dernier...
Merci Anne pour cette contribution!
15 janvier 2006
Kolyma
De l'exploitation de l'or dans les doigts des femmes par les régimes totalitaires, suite:
"Maroussia était très habile aux
travaux d'aiguille, elle brodait merveilleusement : toute sa famille vivait de
ses broderies à Kyoto.
A Kolyma, les chefs découvrirent
immédiatement son talent. Ils ne lui payèrent jamais ses broderies : ils lui
apportaient un morceau de pain, ou deux morceaux de sucre, ou encore des
cigarettes - toutefois Maroussia ne prit jamais l'habitude de fumer. Et ils
recevaient en échange des broderies faites main d'une merveilleuse facture et
qui valaient des centaines de roubles.
La directrice de la section
sanitaire entendit parler du talent de la détenue Krioukova: elle la fit
hospitaliser et depuis lors, Maroussia fit des broderies pour la
doctoresse.
Et lorsqu'un télégramme téléphoné
au sovkhose où travaillait Maroussia donna l'ordre d'envoyer toutes les
ouvrières brodeuses par le prochain camion à ..., la directrice du camp cacha
Maroussia : elle avait beaucoup d'ouvrage à lui donner. Mais quelqu'un envoya
immédiatement une dénonciation écrite aux instances supérieures et il fallut
faire partir Maroussia.
Elle s'étend et serpente sur deux
mille kilomètres, la chaussée centrale de Kolyma [...]. Sur la chaussée, tous les
quatre cents à cinq cents kilomètres, se dresse une 'maison de la direction',
hôtel de luxe des plus somptueux mis à la disposition personnelle du directeur
du Dalstroï, c'est-à-dire du gouverneur général de Kolyma. Lui seul a le
droit d'y passer la nuit au cours de ses déplacements sur le territoire qui lui
est confié. Tapis précieux, bronzes et miroirs. Tableaux de maîtres. [...]
Mais le plus étonnant dans ces
maisons, c'étaient les broderies. Rideaux de soie, stores d'étoffe et tentures
étaient décorés de broderies faites main. Petits tapis, coussins, serviettes de
toilette - le moindre chiffon devenait un objet précieux après être passé entre
les mains des détenues brodeuses. [...]
On avait fait venir Macha Krioukova
pour broder des rideaux, des coussins et tout ce qui pouvait être brodé. Il y
avait aussi deux autres brodeuses, de même talent et inventivité.
La Russie est la pays des
vérifications, le pays des contrôles. Le rêve de tout bon Russe, qu'il soit
détenu ou travailleur libre, c'est qu'on lui donne quelque chose ou quelqu'un à
contrôler. [...] Il y avait donc, au-dessus de Macha et de ses nouvelles amies,
une femme membre du parti qui leur donnait tous les jours de l'étoffe et du
fil. A la fin de la journée, elle ramassait le travail et vérifiait ce qui avait
été fait. Cette femme ne travaillait pas, mais elle était inscrite dans les rôles
de l'hôpital central comme surveillante du bloc opératoire. [...]
Les brodeuses s'étaient depuis
longtemps habituées à une telle surveillance. Et elles ne volaient pas, bien
qu'il ne leur eût guère été difficile, en réalité, de duper cette femme. Elles
avaient été toutes trois condamnées selon l'article 58."
Varlam Chalamov, Kolyma, ed. François Maspéro, Actes et mémoires du peuple - 1980.
Merci Marie-Hélène pour cette contribution!
11 janvier 2006
Déportée en Sibérie
Avant d'être déportée à Ravensbrück (citation sur ce blogue ici), Margarete Buber-Neumann avait été déportée en Sibérie. Elle raconte sa détention à la prison de Boutirki à Moscou :
" La plupart des prisonnières
avaient une activité interdite, car tout était interdit, sauf de rester assise
silencieusement en regardent devant soi. Il était interdit de coudre, de parler,
de chanter, de marcher... L'occupation préférée était de coudre et broder. Mais,
pour toute la cellule, il n'y avait le matin qu'une aiguille et un peu de fil,
avec lesquels on n'avait le droit que de repriser les trous et de coudre les
boutons. Malheur à qui était pris à se faire une robe. Il y avait des privations
de promenade, de cantine et de bibliothèque, et ce régime s'appliquait toujours
à la cellule entière. Aussi les femmes se mettaient-elles près de la fenêtre,
entourées d'un mur d'autres prisonnières, qui devaient les cacher à la
surveillante postée à l' 'espion'. Mais les prisonnières savent se débrouiller.
On fabrique les plus belles aiguilles à coudre avec des allumettes ( il faut
dire ici que dans les prisons russes il était permis de fumer; à chacun, bien
sûr, de se procurer les cigarettes et le tabac). Prenez une allumette,
frottez-la soigneusement et lentement de tous les côtés au mur rugueux de la
cellule - ou à un morceau de sucre cristallisé) jusqu'à ce qu'elle devienne très
mince. A une extrémité on ménage une pointe et à l'autre on fait très prudemment
une petite entaille avec l'ongle du doigt. C'est là qu'on coince le fil. On peut
se représenter le nombre d'allumettes qui se cassent avant d'arriver à la
fabrication d'une aiguille. C'était ce genre d'aiguilles à coudre qui se
prêtaient particulièrement à la broderie. Mais il y en avait une autre sorte
encore plus raffinée : sacrifiez une dent de votre peigne et suivez la
même marche qu'avec l'allumette; mais prenez ensuite l'aiguille sacrée de la
cellule (dont la perte eût attiré un sévère châtiment à toute la cellule),
rougissez-la sur une allumette enflammée, et avec son extrémité non pointue,
brûlez un petit trou d'aiguille.
Dans notre cellule, on a même
taillé et cousu une robe entière. Ce fut l'oeuvre d'une femme qui était en prison
préventive depuis longtemps; arrêtée dans la rue, elle n'avait que les vêtements
qu'elle portait sur elle et qui commençaient maintenant à s'en aller en
lambeaux. Quelques prisonnières qui avaient de l'argent décidèrent de l'aider à
se faire une robe. Le règlement de la prison politique préventive ne
permettait pas aux prisonnières de se faire envoyer des affaires de chez elles;
mais il n'y avait pas non plus de linge de prison, pas de vêtements, pas de
couvertures. A la cantine, on ne pouvait se procurer que des serviettes et des
chemises d'homme [...].
Quelques prisonnières achetèrent pour la robe projetée six serviettes de grosse toile écrue. Mais comment taille-t-on une robe quand on n'a pas de ciseaux? Ce problème fut aussi résolu. Le 'patron' fut dessiné sur l'étoffe avec l'extrémité noircie d'une allumette, puis l'étoffe pliée le long du trait noir et l'arête ainsi produite, enflammée avec une allumette. On laissa brûler juste un moment, puis on déplia; l'étoffe était consumée aux endroits voulus. Et d'où avons-nous tiré le fil pour la coudre ? De tous les vêtements. Si l'une de nous avait une chemise de jersey, après six mois de prison elle lui descendait encore jusqu'au nombril. On la défaisait en partant du bas. On se procurait de la même manière du coton à repriser pour les bas; on diminuait simplement la longueur des bas. Mais ce qui était particulièrement demandé, c'était les laines de couleur des pull-overs et d'autres vêtements tricotés, car on pouvait s'en servir pour broder. Certaines Russes étaient maîtresses dans cet art. La robe en serviettes, brodée au point de croix autour du cou et tout autour de la jupe par la grosse Lettone qui sautait toujours d'un groupe à l'autre, m'est restée dans la mémoire comme le plus ravissant modèle de robe d'été. Quand elle fut finie on l'humecta légèrement, on la plia avec soin, et son heureuse propriétaire dormit toute la nuit dessus. Le lendemain, elle avait les plus beaux plis de repassage.
Mais tout ne se passait pas aussi bien[...]."
Merci Marie-Hélène pour cette contribution qui nous prouve, si besoin était, qu'il est impossible de mettre un frein à la créativité humaine, qui est une forme d'optimisme!
29 décembre 2005
Déportée à Ravensbrück
La couture n'est pas que frivolité, comme le suggérait peut-être une précédente description du Bonheur des Dames d'Emile Zola. Ces extraits de
Déportée à Ravensbrück de Margarete Buber-Neumann ( Seuil) ont une résonance des plus sombres:
"L'immense bâtisse où se trouvait
l'atelier de couture retentissait du crépitement des machines à coudre
électriques. Il y régnait un tel vacarme que l'on ne s'entendait même pas
parler. Des tapis roulants parcouraient toute la longueur de la bâtisse. Sur une
chaîne, on confectionnait des pantalons d'uniforme SS, sur une autre des vestes
d'uniforme SS, sur une autre encore des manteaux SS, des tenues de camouflage
d'hiver ou des tenues léopard SS. Les machines à coudre étaient alignées les
unes derrière les autres et une 'chaîne' passait à côté d'elles; chaque détenue
y déposait le vêtement, qui parvenait ainsi à celle qui était devant elle.
L'atelier de coupe fournissait les pièces de tissu découpées, on les assemblait
ensuite sur des tables spéciales, ailleurs on faisait le bâti, puis les
différentes parties du vêtement passaient sur la 'chaîne'. Une femme faisait la
couture de côté, la suivante celle de devant, celle d'après cousait une manche,
la suivante l'assemblait, la suivante fixait le col, etc., ce jusqu'à la
dernière opération ; finalement la veste d'uniforme SS était réceptionnée et
contrôlée par la chef de colonne responsable de la chaîne, la surveillante SS ou
le SS qui supervisait le tout. Chaque chaîne avait sa norme à remplir. Si elle
n'y parvenait pas, les 'coupables'" écopaient de coups, de rapports, devaient
rester au garde-à-vous pendant des heures. La chef de colonne poussait les femmes
à tenir le rythme, la surveillante braillait, le SS cognait. [...]
Je ne savais pas coudre, ma machine
's'emballait' et, bien que je n'aie qu'à assembler des bandes de tissu, je ne
parvenais pas à faire ma norme. Je ne cessais de casser tantôt mon aiguille,
tantôt mon fil. Que n'aurais-je dû subir si j'avais été une pauvre
entrante inconnue ! [...] Mais, vieille 'Ravensbrückienne', je trouvai tout de
suite des amies. Nelly, une chef de colonne tchèque, vit ma détresse et elle se
mit de temps en temps à coudre sur une machine libre de gros tas de bandes
qu'elle jetait près de moi. Je parvenais ainsi à tenir la norme. La petite Anicka
aux yeux bruns - qui travaillait à l'atelier de réparations et courait
inlassablement pour réparer les dégâts et éviter aux couturières d'être punies -
me passait en douce des aiguilles de façon à ce que je n'aie pas à en demander
sans cesse à la surveillante et échappe ainsi à la gifle rituelle qui
m'attendait. Nous travaillions en deux équipes et, pendant l'hiver
1943-1944, la journée était de dix, puis bientôt de onze heures."
Merci Marie-Hélène pour cette contribution!
