27 octobre 2008
La Pharmacie de Platon
"Un texte n'est un texte que s'il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte reste d'ailleurs toujours imperceptible. La loi et la règle ne s'abritent pas dans l'inaccessible d'un secret, simplement elles ne se livrent jamais, au présent, à rien qu'on puisse rigoureusement nommer une perception.
Au risque toujours et par essence de se perdre aussi définitivement. Qui saura jamais telle disparition?
La dissimulation de la texture peut en tout cas mettre des siècles à défaire sa toile. La reconstituant aussi comme un organisme. Régénérant indéfiniment son propre tissu derrière la trace coupante, la décision de chaque lecture. Réservant toujours une surprise à l'anatomie ou à la physiologie d'une critique qui croirait en maîtriser le jeu, en surveiller à la fois tous les fils, se leurrant ainsi à vouloir regarder le texte sans y toucher, sans mettre la main à l' 'objet', sans se risquer à y ajouter, unique chance d'entrer dans le jeu en s'y prenant les doigts, quelque nouveau fil. Ajouter n'est pas ici autre chose que donner à lire. Il faut s'arranger pour penser cela: qu'il ne s'agit pas de broder, sauf à considérer que savoir broder c'est encore s'entendre à suivre le fil donné. C'est-à-dire, si l'on veut bien nous suivre, caché."
Jacques Derrida, 'La Pharmacie de Platon', La Dissémination, Paris, Seuil, 1972.
07 juillet 2008
Tissé par mille
Fin du bref exposé radiodiffusé (hihihi ça sent la naphtaline ici) par Camille Laurens:
"Vous me direz que de nos jours le texte tend à céder le pas au Texto, son rejeton laïc. Si le Texto relève souvent du harcèlement textuel, il reste une façon de tisser des liens; le tressage certes est différent, la fabrication plus rapide, l'usage beaucoup plus pratique: le Texto, c'est du synthétique.
Je voulais continuer un peu, évoquer les grands rhapsodes qui brodèrent pour nous 'ces entrelacs distants où dort un luxe à inventorier'. 'Obnubilation des tissus', écrit Mallarmé. Et Proust, donc, qui les aimait tant! Mais je ne sais plus - j'ai perdu le fil!"
Camille Laurens, Tissé par mille, 2007.
Merci Anne pour ce tissage intertextuel d'une contemporanéité échevelée!
11 juin 2008
Tissé par mille
Extrait du même billet, qu'il faudrait reproduire intégralement:
"La littérature est au texte un peu ce que le Marché Saint-Pierre est au textile - il y en a pour tous les goûts: le grain des mots, plus ou moins serré, lâche ou lisse, produit des sensations fort diverses, des voluptés plus ou moins raffinées: on trouve des étoffes grossières, de vulgaires torchons, et même des tissus d'âneries. Certains font dans la dentelle ou le brocart, quelques-uns jouent sur du velours, d'autres, on a beau les examiner de près pour en comprendre le maillage, c'est vraiment pas coton."
J'espère que la littérature française, contrairement aux étalages de textile du Marché Saint-Pierre, va échapper aux sirènes de la délocalisation vers la Chine qui ne fait rien pour la qualité des produits...
Camille Laurens, Tissé par mille, 2007.
Merci Anne pour ce voyage dans les locutions textiles goulûment dégustées!
10 juin 2008
Tissé par mille
"Le mot 'texte' est de la même famille que le mot 'textile', du latin textus, qui veut dire 'tissé'.
Que le texte soit un tissu, on ne s'en souvient guère parce qu'on oublie comment il est fait: d'un entrelacs de mots et de silences, de sons et de sens. La littérature, numéro un de l'artisanat textuel, en a depuis longtemps éprouvé les techniques: comment tramer une histoire policière, tisser une intrigue amoureuse, filer une métaphore, nuer un drame ou broder des légendes, cent fois sur le métier elle remet son ouvrage, dévidant pour notre coeur à nu 'ce pli de sombre dentelle, qui retient l'infini tissé par mille'."
Ainsi commence la chronique intitulée 'Texte' qui illustre, notamment par la citation de Mallarmé, que le texte est aussi in tissage d'échos à d'autres textes...
Camille Laurens, Tissé par mille, 2007.
Il s'agit d'un recueil de chroniques diffusées sur France Culture.
Merci Anne pour ce retour aux fondations de dentelles d'encre!
30 mai 2008
Femmes qui courent...
Dernier extrait de cet essai à la Bruno Bettelheim:
"J'aime énormément cette tâche initiatique qui requiert d'une femme qu'elle nettoie les personae, les signes vestimentaires de l'autorité de la grande Yaga de la forêt. Ce faisant, l'initiée verra de quelle manière sont cousus les habits de la persona. Elle aura bientôt un peu de ces personae qu'elle pourra placer dans ses placards, auprès des autres qu'elle a façonnées au cours de son existence.
On imagine facilement que les marques d'autorité de Baba Yaga - ses vêtements - sont de la même étoffe que sa constitution psychologique - solide et résistante. Faire sa lessive, c'est donc, métaphoriquement, apprendre à reconnaître, examiner et intégrer cette association de qualités et apprendre comment trier, repriser et rénover la psyché instinctive par une purificatio, un lavage des fibres de l'être."
Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, 2001.
Humm, que sur les cintres de notre penderie vivent nos différents moi, facettes multiples de notre passionnante personnalité, les magazines féminins nous l'expliquent volontiers, qui cherchent désespérément à nous faire remplir nos armoires d'un tas de machins que nous ne porterons qu'une fois... mais la lessive comme processus analytique, ça c'est original et me paraît encore plus fort!
Merci Anne pour cette contribution!
23 mai 2008
Baba Yaga
Baba Yaga a déjà pointé le bout de son maléfique nez sur dentelles d'encre, en 2005 - cela ne rajeunit guère notre blogue collaboratif...
La revoici, citée par Clarissa Pinkola Estés, dans une métaphore textile et ménagère... étonnante:
"Baba Yaga est le modèle à suivre pour être fidèle au Soi. Elle apprend à la fois la mort et le renouveau.
Dans le conte, elle enseigne à Vassilissa à prendre soin de la maison du féminin sauvage. C'est un fabuleux symbole que de laver les vêtements de Baba Yaga. Dans certains pays, aujourd'hui encore, on descend à la rivière pour y laver son linge et l'on se livre aux ablutions rituelles par lesquelles on rénove le tissu depuis l'origine des temps. On ne pourrait trouver mieux pour évoquer le nettoyage et la purification de la psyché dans son intégralité.
Dans les mythologies, le tissage est dévolu aux mères de la Vie/Mort/Vie - comme les trois Parques, Clotho, Lachésis, Atropos, et Na'ashjé'ii Asdzàà, la Femme-Araignée, qui fit don de cet art au Diné - le peuple Navajo. Ces mères de la Vie/Mort/vie apprennent aux femmes à sentir ce qui doit mourir et ce qui doit vivre, ce qui doit être cardé, ce qui doit être tissé. Baba Yaga charge Vassilissa de faire la lessive afin de mettre au jour, de faire venir à la conscience cette trame, ces schémas connus de la Déesse de la Vie/Mort/Vie, et de les rénover en les nettoyant.
Laver est un rituel de purification de toujours. Cela ne signifie pas seulement purifier, c'est aussi - comme le baptème, terme issu du latin baptisma et du grec baptizein, immerger - l'imprégner d'un mystère, d'un numen spirituel. Laver, c'est la première tâche du conte, pour redonner du tombé à ce qui est devenu lâche à force d'être porté. Nos idées, nos valeurs, comme les vêtements, finissent par se ramollir à force d'être endossées. C'est dans l'eau qu'on renouvelle et revivifie, qu'on redécouvre ce que l'on croit fondamentalement vrai, fondamentalement sacré."
Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, 2001.
Je ne m'étais jamais clairement fait la remarque, si juste, que l'on lave parfois nos vêtements moins parce qu'ils sont sales que parce qu'ils sont défraîchis, comme pour retrouver leur essence, leur forme d'avant qu'on les porte; comme si le vêtement était voué à la chute. Cruel destin, fait pour le corps humain, le vêtement perdrait son âme en quittant son cintre...
Merci Anne pour cette contribution!
17 mai 2008
Pantalon
Début 1945, Samuel Beckett choisit pour formuler le titre du texte qu'il écrit à l'occasion de l'exposition d'Abraham et de Gerardus van Velde respectivement aux galeries Mai et Maeght, une plaisanterie qu'il reprendra douze ans plus tard dans Fin de partie:
LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois.
LE TAILLEUR : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon.
Samuel Beckett, Peintres de l’empêchement. Première publication dans la revue Derrière le Miroir, n°11-12, juin 1948.
14 mai 2008
Femmes qui courent...
"- la Femme Sauvage vous appartient. Elle appartient à toutes.
Pour la trouver, les femmes doivent faire retour à leur vie instinctive, à leur savoir le plus profond. Commençons donc par remonter à l'âme sauvage. Laissons-la redonner chair à nos os par son chant. Dépouillons-nous des oripeaux qu'on nous a donnés. Enfilons le manteau authentique de l'instinct et de la connaissance. Infiltrons les terres psychiques qui nous ont un jour appartenu. Ôtons nos pansements. Le remède est prêt. Redevenons maintenant les femmes sauvages qui hurlent, rient, chantent les louanges de Celle qui nous aile tant."
Des oripeaux au manteau de dame nature! Le texte liminaire, intitulé "Chanter au-dessus des os", ne cache pas sa nature prophétique et pédagogique à la fois: "Tout le matériel que contient cet ouvrage a été choisi afin que vous vous enhardissiez." C'est le manuel de la libération de la femme, et avec le féminisme, la métaphore textile n'est jamais loin... Ce que je trouve intéressant, et assez inédit ici, c'est l'opposition nature/culture exprimée par l'image du textile...
Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, 2001.
Clarissa Pinkola Estés est psychanalyste et conteuse...
Merci Anne pour cette contribution!
16 février 2008
Débat...
Pas à proprement parler de citation littéraire, aujourd'hui, mais une réflexion car la dernière contribution de Jacqueline, extraite de la préface de Jean-Pierre Néraudeau aux Métamorphoses d'Ovide, fait écho à une série d'articles ou de débats qui m'ont frappée et récemment, tendant à montrer que la place de ce que nous appelons, faute de mieux, art textile, et même si ce terme n'est justement pas toujours approprié, continue de faire débat aujourd'hui.
Désolée, ceci se passe en territoire anglophone où, bien qu'il existe deux termes bien distincts pour désigner le statut du genre d'activités manuelles des folles de fibres textiles ("art" et "craft", intraduisible, celui-ci car beaucoup plus complexe que notre "artisanat"), le débat fait rage, violent et polémique. En France, où nous manquons cruellement de mots pour distinguer la mémé qui tricote (mais certaines mémés ou non mémés qui tricotent ne le font-elles pas avec un sens artistique certain, tout comme Jane Austen écrivait en dissimulant son secret à sa famille et ne fut jamais publiée de son vivant) de la patcheuse qui expose les oeuvres réalisées sur son temps libre de l'artiste qui gagne sa vie en organisant des stages et en vendant ses oeuvres, et où nous aurions bien besoin de réfléchir à qui nous sommes et à ce que nous faisons, c'est l'assourdissant silence...
Je m'amuse toujours bien sûr de l'inventivité de ces termes affectueux et toujours excessivement modestes qui fleurissent sur les blogues manuels - tricotinettes, cousettes, bidouillages, délires - sans pouvoir m'empêcher de leur trouver un certain sérieux, le sérieux du mot qui cherche à se positionner sur un canevas complexe, en l'artiste, l'artisan, la débutante, la nulle, la dilettante, l'enthousiaste...
Je suis d'abord tombée sur un article de Germaine Greer (vénérée auteure de The Female Eunuch, féministe dont il est impossible d'oublier le portrait à la National Portrait Gallery de Londres) dans le Guardian en août 2007 au moment d'une exposition d'oeuvres textiles. Ce texte, polémique, se pose la question, millénaire selon Germaine Greer: pourquoi les femmes passent-elles du temps à fabriquer des représentations du monde avec des morceaux de tissu? Pourquoi cet exercice futile n'a-t-il rien perdu de son intérêt pour nous? La question sous-jacente est: pourquoi les femmes n'ont-elles pas, comme les hommes, uniquement recours au mode rapide de représentation plastique qu'est la peinture? Effectivement, la fonction du texte est explicitement polémique, car qui a dit que l'art devait être efficace, exécuté avec le plus de rapidité possible et éternel - l'autre argument de Germaine Greer, qui fait semblant d'ignorer que les peintures et les vernis des tableaux aussi se dégradent avec le temps... Sa réponse est que, culturellement habituée à passer beaucoup de temps à des activités qu'on pourrait régler beaucoup plus vite (traduction: obligée par la société patriarcale à utiliser tout son temps à des tâches ingrates qui ne visent au fond qu'à la tenir éloignée des sphères non domestiques, sphères politique et économique), la femme se tourne tout "naturellement" vers l'art le plus long à réaliser, et, comme l'illustre bien le ton exagérément condescendant et étonné de Greer, le moins reconnu par la sphère artistique... C'est que, historiquement, le patchwork ne prétendait pas être de l'art, tout comme la couverture tissée par les Indiens Navajo. Ils sont devenus de l'art lorsque l'homme blanc a décidé de les couper de la vie vraie en les accrochant dans des musées... C'est cette prise de position refusant le statut d'art au patchwork qui a mis le feu au poudre.
Il a donné lieu à un débat très vif sur le site d'Albee, Canadienne de Vancouver, avant de faire tache d'huile sur internet, où les centaines de praticiennes de l'art textile se sont senties piquées au vif! Mais si, assembler des morceaux de tissu est une démarche artistique! Elles ont toutes, quels que soit par ailleurs leur statut social et leur fonction dans la vraie vie, une expression artistique, une pratique dont la dimension esthétique leur paraît fondamentale et indiscutable.
Cet article et ce débat sont restés gravés dans mon esprit car j'avais réagi beaucoup moins violemment à l'article de Germaine Greer qui me semble poser deux questions fondamentales: d'abord, pourquoi la féminité ou l'esprit de communauté féminin, la "sororité" diraient certaines féministes, reste-t-elle aujourd'hui fortement liée au textile? (traduction personnelle dans la vie du clown navet que je suis: pourquoi passer du temps libre rare et précieux à faire vivre Dentelles d'encre, pourquoi tenir un blogue de mes créations textiles, pas si folichonnes au fond, pourquoi courir sur la toile voir les productions et délires textiles de vous toutes, que je rencontrerai peut-être un jour, mais aussi de toutes ces Allemandes et anglophones que je ne rencontrerai jamais et avec qui j'ai cependant, malgré le ridicule de la situation que met bien en évidence l'article de Greer, l'impression de former une communauté? Seconde question, avec laquelle je n'arrive pas à me dépatouiller au niveau de ma propre (petite, minuscule) relation avec la "chose" textile: qu'est-ce qui fait que la pratique textile peut devenir un art? Est-ce que n'étant pas artiste (et oui, j'ai un boulot qui n'a rien à voir avec le textile ni même avec l'art) je fais tout de même de l'art textile? Si ce que je fais n'est pas de l'art textile (pas vendu? trop sporadique? trop moche? pas assez personnel? Quels critères permettent de juger de la valeur "artistique" d'une création?), alors qu'est-ce que c'est, de l'artisanat? Certainement pas non plus, mais alors je refuse que ce soit du "loisir créatif"!!! Bref, pourquoi ce que je fait n'a-t-il pas de nom???
Epuisée par ces réflexions labyrinthiques, j'ai laissé tomber le sujet, avant d'être brutalement tirée de ma torpeur par un article du Times Literary Suplement (désolée, ce journal n'est pas accessible en ligne): 'Right in itself. Why craft still matters' de Tanya Harrod (il s'agit d'un essai à paraître dans le catalogue de l'exposition "Out of the Ordinary: Spectacular Craft" organisée par le Victoria & Albert Museum et le Crafts Council - tiens, remarquons qu'il existe un crafts Council en Angleterre...). Dans "pourquoi l'artisanat continue-t-il de compter", Tanya Harrod adopte le contrepied, en quelque sorte de Germaine Greer, défendant l'existence du terme et des pratiques "d'artisanat" par opposition à "l'art": elle revendique le droit (pour les femmes, mais pas uniquement?) à faire de son temps autre chose que du "grand" art...
03 février 2008
Les Métamorphoses - 2
Encore trouvé dans la préface des Métamorphoses d'Ovide chez Folio:
"Ovide a donc assemblé des histoires empruntées aux poèmes
mythologiques, à la poésie didactique, à l"épopée, à la tragédie, et il les a
encadrées de deux textes philosophiques; l'ensemble présente de ce fait des tons
multiples, élégiaque, idyllique, tragique, épique, qui souvent interviennent en
rupture avec le sujet qui a été traité par les poètes antérieurs dans une autre
tonalité. Difficile à nommer, l'oeuvre présente une structure en
patchwork qui résiste à l'analyse." Merci, Jacqueline, pour cette contribution!
Jean-Pierre Néraudeau, 'Préface' aux Métamorphoses d'Ovide.
Extrait qui inspire cette réflexion à notre contributrice:
Je note que tout l'esprit du patchwork, quand on saisit cet art dans son
essence et pas comme un passe-temps pour mémés désoeuvrées ou un "occupe doigt"
est dans cette phrase, si Ovide faisait du patchwork -sans le savoir- dans ses
Métamorphoses sommes nous pas toutes un peu des poétesses sans
le savoir qui métamorphosent la matière par assemblage du "divin
divers" ?
