Chanson d'une anarchiste qui remporta un grand succès en son temps avant de sombrer dans l'oubli...

Leurs magnifiques bras relevés sur leurs têtes,

Torse nu, reins cambrés, un pli d'angoisse au front.

Les cariatides, sous le faix et sous l'affront,

Semblent joindre à leur grâce une force d'athlètes.

Depuis des jours, depuis des mois, depuis des ans,

Elles sont là dans le granit de la muraille,

Où le sculpteur moula la beauté de leur taille,

Le contour de leurs seins, la courbe de leurs flancs.

Elles sont là, depuis des mois et des années,

Supportant vaillamment le tragique destin

Qui les lie à ce roc, telles au temps lointain

Les esclaves au char du vainqueur enchaînées, -

Esclaves! - oui, malgré l'Artiste qui tailla

Avec amour leurs corps superbes dans la pierre,

On sent sur leurs beaux bras peser la force altière,

Qui sur ce pilori de douleur les cloua!...

Eh bien! ces femmes-là sont ton image - Ô femme!

Toi qu'un joug aussi vieux que le monde asservit,

Toi pour qui l'autrefois d'esclavage survit,

Toi que l'on cloue ainsi par un arrêt infâme

Dans le roc implacable et morne du passé! -

- En vain pour te chanter artistes et poètes

Ont fait vibrer leurs lyres en d'innombrables fêtes,

En vain de leur amour ton corps est caressé;

En vain te clament-ils en leurs chants leur maîtresse;

Tu n'en restes pas moins l'esclave que sculpta

L'égoïsme du Maître - ô femme qu'il dompta

Par un enlisement de menteuse tendresse.

- De longs siècles de  nuit, d'ignorance et d'erreur,

Les vains enseignements, l'hypocrite morale,

En affinant les traits, en faisant ton teint pâle,

T'ont ainsi façonnée au gré de ton seigneur.

- On a faussé chez toi les beautés de la vie:

Les éclairs des bijoux, en fascinant tes yeux

T'ont dérobé l'éclat serein des vastes cieux

Où s'en va planer la pensée inasservie.

De lourdes robes ont embarrassé tes pas,

Le corset, main de fer qui t'opprime et te blesse,

A détruit de ton corps l'harmonieuse souplesse, -

Et les bracelets d'or ont fatigué tes bras...

- Et parce qu'on t'a dit que tu n'étais pas faite

Pour agir et penser; parce qu'on a flatté

De ton coeur la douceur, de ta chair la beauté;

Parce qu'on a jeté des roses sur ta tête; -

Parce que l'on t'a prise avec le sentiment,

Parce qu'on a nimbé ton front d'une auréole,

Et parce qu'on t'a dit que servir est ton rôle,

Obéir ton devoir, souffrir ton châtiment;

Tu t'es courbée alors sous les décrets de l'Homme

Qui t'ayant assouplie à leur autorité,

O femme! - ô Cariatide de l'Humanité! -

T'ont faite objet de luxe, - ou bien bête de somme!...

[...]

Maïté Albistur & Daniel Armogathe, Le Grief des femmes - Anthologie de textes féministes du second empire à nos jours, Editions Hier & Demain, 1978.