28 février 2008
La Dame blanche
Nouvel extrait de la biographie romancée d'Emily Dickinson dans laquelle Bobin cherche à se retrouver lui-même:
« La vie n’est que l’étoffe d’une méditation dont elle défait jour après jour les plis pour en découvrir le rayonnant motif ».
Christian Bobin, La Dame blanche.
Merci Anne pour cette contribution!
16 février 2008
Débat...
Pas à proprement parler de citation littéraire, aujourd'hui, mais une réflexion car la dernière contribution de Jacqueline, extraite de la préface de Jean-Pierre Néraudeau aux Métamorphoses d'Ovide, fait écho à une série d'articles ou de débats qui m'ont frappée et récemment, tendant à montrer que la place de ce que nous appelons, faute de mieux, art textile, et même si ce terme n'est justement pas toujours approprié, continue de faire débat aujourd'hui.
Désolée, ceci se passe en territoire anglophone où, bien qu'il existe deux termes bien distincts pour désigner le statut du genre d'activités manuelles des folles de fibres textiles ("art" et "craft", intraduisible, celui-ci car beaucoup plus complexe que notre "artisanat"), le débat fait rage, violent et polémique. En France, où nous manquons cruellement de mots pour distinguer la mémé qui tricote (mais certaines mémés ou non mémés qui tricotent ne le font-elles pas avec un sens artistique certain, tout comme Jane Austen écrivait en dissimulant son secret à sa famille et ne fut jamais publiée de son vivant) de la patcheuse qui expose les oeuvres réalisées sur son temps libre de l'artiste qui gagne sa vie en organisant des stages et en vendant ses oeuvres, et où nous aurions bien besoin de réfléchir à qui nous sommes et à ce que nous faisons, c'est l'assourdissant silence...
Je m'amuse toujours bien sûr de l'inventivité de ces termes affectueux et toujours excessivement modestes qui fleurissent sur les blogues manuels - tricotinettes, cousettes, bidouillages, délires - sans pouvoir m'empêcher de leur trouver un certain sérieux, le sérieux du mot qui cherche à se positionner sur un canevas complexe, en l'artiste, l'artisan, la débutante, la nulle, la dilettante, l'enthousiaste...
Je suis d'abord tombée sur un article de Germaine Greer (vénérée auteure de The Female Eunuch, féministe dont il est impossible d'oublier le portrait à la National Portrait Gallery de Londres) dans le Guardian en août 2007 au moment d'une exposition d'oeuvres textiles. Ce texte, polémique, se pose la question, millénaire selon Germaine Greer: pourquoi les femmes passent-elles du temps à fabriquer des représentations du monde avec des morceaux de tissu? Pourquoi cet exercice futile n'a-t-il rien perdu de son intérêt pour nous? La question sous-jacente est: pourquoi les femmes n'ont-elles pas, comme les hommes, uniquement recours au mode rapide de représentation plastique qu'est la peinture? Effectivement, la fonction du texte est explicitement polémique, car qui a dit que l'art devait être efficace, exécuté avec le plus de rapidité possible et éternel - l'autre argument de Germaine Greer, qui fait semblant d'ignorer que les peintures et les vernis des tableaux aussi se dégradent avec le temps... Sa réponse est que, culturellement habituée à passer beaucoup de temps à des activités qu'on pourrait régler beaucoup plus vite (traduction: obligée par la société patriarcale à utiliser tout son temps à des tâches ingrates qui ne visent au fond qu'à la tenir éloignée des sphères non domestiques, sphères politique et économique), la femme se tourne tout "naturellement" vers l'art le plus long à réaliser, et, comme l'illustre bien le ton exagérément condescendant et étonné de Greer, le moins reconnu par la sphère artistique... C'est que, historiquement, le patchwork ne prétendait pas être de l'art, tout comme la couverture tissée par les Indiens Navajo. Ils sont devenus de l'art lorsque l'homme blanc a décidé de les couper de la vie vraie en les accrochant dans des musées... C'est cette prise de position refusant le statut d'art au patchwork qui a mis le feu au poudre.
Il a donné lieu à un débat très vif sur le site d'Albee, Canadienne de Vancouver, avant de faire tache d'huile sur internet, où les centaines de praticiennes de l'art textile se sont senties piquées au vif! Mais si, assembler des morceaux de tissu est une démarche artistique! Elles ont toutes, quels que soit par ailleurs leur statut social et leur fonction dans la vraie vie, une expression artistique, une pratique dont la dimension esthétique leur paraît fondamentale et indiscutable.
Cet article et ce débat sont restés gravés dans mon esprit car j'avais réagi beaucoup moins violemment à l'article de Germaine Greer qui me semble poser deux questions fondamentales: d'abord, pourquoi la féminité ou l'esprit de communauté féminin, la "sororité" diraient certaines féministes, reste-t-elle aujourd'hui fortement liée au textile? (traduction personnelle dans la vie du clown navet que je suis: pourquoi passer du temps libre rare et précieux à faire vivre Dentelles d'encre, pourquoi tenir un blogue de mes créations textiles, pas si folichonnes au fond, pourquoi courir sur la toile voir les productions et délires textiles de vous toutes, que je rencontrerai peut-être un jour, mais aussi de toutes ces Allemandes et anglophones que je ne rencontrerai jamais et avec qui j'ai cependant, malgré le ridicule de la situation que met bien en évidence l'article de Greer, l'impression de former une communauté? Seconde question, avec laquelle je n'arrive pas à me dépatouiller au niveau de ma propre (petite, minuscule) relation avec la "chose" textile: qu'est-ce qui fait que la pratique textile peut devenir un art? Est-ce que n'étant pas artiste (et oui, j'ai un boulot qui n'a rien à voir avec le textile ni même avec l'art) je fais tout de même de l'art textile? Si ce que je fais n'est pas de l'art textile (pas vendu? trop sporadique? trop moche? pas assez personnel? Quels critères permettent de juger de la valeur "artistique" d'une création?), alors qu'est-ce que c'est, de l'artisanat? Certainement pas non plus, mais alors je refuse que ce soit du "loisir créatif"!!! Bref, pourquoi ce que je fait n'a-t-il pas de nom???
Epuisée par ces réflexions labyrinthiques, j'ai laissé tomber le sujet, avant d'être brutalement tirée de ma torpeur par un article du Times Literary Suplement (désolée, ce journal n'est pas accessible en ligne): 'Right in itself. Why craft still matters' de Tanya Harrod (il s'agit d'un essai à paraître dans le catalogue de l'exposition "Out of the Ordinary: Spectacular Craft" organisée par le Victoria & Albert Museum et le Crafts Council - tiens, remarquons qu'il existe un crafts Council en Angleterre...). Dans "pourquoi l'artisanat continue-t-il de compter", Tanya Harrod adopte le contrepied, en quelque sorte de Germaine Greer, défendant l'existence du terme et des pratiques "d'artisanat" par opposition à "l'art": elle revendique le droit (pour les femmes, mais pas uniquement?) à faire de son temps autre chose que du "grand" art...
14 février 2008
Petit point de St Cyr
I un petit point de biais par-devant puis
II deux pas de coté en pivotant légèrement,
III un petit point de biais par-devant,
I deux pas en arrière en se retournant,
II un petit point de biais en avant et
III deux pas en arrière en pivotant,
I un petit point de biais par-devant puis
II deux pas de l'autre coté et à nouveau
III un petit point de coté puis on recommence,
I deux pas de l'autre coté,
... couvrir la chaîne en descendant et...
... la trame en montant!
Menuet chantant le petit point de St Cyr, donc on peut lire un historique intéressant ici.
10 février 2008
Les Adieux à la Reine - 3
Si vous avez, comme moi, un "cahier d'inspiration", cet extrait est pour vous - mais attention, il faudrait songer à le rebaptiser d'un titre plus royal...
La Reine, notoirement moins pieuse que son époux, ne semble pas partager l'amour du dénuement de la famille d'aristocrates désargentés de sa lectrice...
Un jour que celle-ci est occupée à lui lire Félicie, de Marivaux, La Reine, pourtant férue de théâtre, l'interrompt...
"Sur quoi la Reine en eut assez. Elle avait aperçu, parmi les livres que j'avais mis sur la table, le dernier numéro du Magazine des Modes Nouvelles Françaises et Anglaises. Voilà ce dont elle voulait la lecture. Il y était question de bonnets, de la garniture des grands habits de Cour et de celle des robes:
'On garnit les robes en réseaux d'or ou d'argent, mais les ornements que l'on préfère aujourd'hui sont des garnitures de tulle ou de filet, avec des guirlandes de fleurs variées mêlées d'agrafes façonnées en lacs d'amour.' Il dut y avoir un soupçon d'interrogation dans ma voix, car la Reine m'enjoignit, l'air désagréablement troublé, de poursuivre... 'On y ajoute des glands à la chinoise, ou des cornes d'abondance qui répandent des fleurs et des petits fruits sur le fond de l'étoffe. On les garnit aussi, lorsque le fond est uni, avec des fleurs et des plantes imitant le naturel comme tournesols, lis, jacinthes, muguet, aubépine...' Elle était captivée. Mais c'est sur le chapitre des broderies qu'elle m'écouta, le souffle retenu: 'Des caracos de linon brodé en diverses couleurs nos dames ont passé rapidement aux robes brodées de même. Cette mode des broderies est trop agréable pour qu'elles ne s'appliquent pas à la perfectionner.'
Les broderies étaient la grande innovation de ce mois de juillet. La Reine, comme saisie d'une inspiration, se redressa sur ses oreillers avec une vigueur que je ne lui avais pas vue ces derniers jours. Elle demanda le Cahier des Atours. La séance était terminée. La suite relevait de la compétence de Rose Bertin. Le temps que je reprenne et range dans mon sac de tissu les volumes que j'avais apportés, la Reine était déjà plongée dans la contemplation de son précieux Cahier. Les yeux rivés aux échantillons de tissu collés sur les pages, elle était retirée du monde. Elle choisissait ses robes."
Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine, Seuil, 2002.
08 février 2008
Les Adieux à la Reine - 2
Autre extrait des mémoires fictionnelles de la lectrice de Marie-Antoinette...
"J'en suis convaincue - et ce ne sont pas les dernières images que j'emporterai de ce monde qui pourraient me persuader du contraire-, l'humanité ne progresse pas. Elle redispose autrement, selon d'autres convenances, d'après des aspirations différentes. Le système de la hiérarchie des castes avait ses défauts, mais celui de l'oppression par l'argent ne me semble pas préférable. L'obsession de s'enrichir... Il existe des banques maintenant. Ce sont, paraît-il, de petites forteresses situées au centre de certaines capitales, et qui, vues du dehors, ne se distinguent pas d'une maison normale. Il est très curieux d'essayer de se les représenter. J'ai sans doute vu des banques sans le savoir... Mes parents étaient pauvres. Lorsque ma mère, sans une ombre d'acrimonie et mue par le seul souci de conserver vivants quelques-uns de ses enfants, se permettait de montrer à mon père le dénuement de notre famille, celui-ci qui était très pieux et nous chérissait, avait un sourire. Détournant les yeux de notre misère, il les élevait vers une lucarne et disait: 'La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit! Ne valez-vous pas, vous, beaucoup plus qu'eux? Et du vêtement pourquoi être en souci? Observez les lis des champs, comme ils croissent: ils ne peinent ni ne filent. Ma mère regardait, comme lui, vers la fenêtre sans carreaux. Elle souriait du même sourire..."
Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine, Seuil, 2002.
06 février 2008
Les Adieux à la Reine
La lectrice Marie-Antoinette, en exil à Vienne, se remémore ses derniers jours, en compagnie du couple royal et de la Cour, à Versailles, splendeur crasseuse et malodorante...
"Là où se décidait la Mode. Et tant pis si l'on portait parfois des dentelles mangées par les souris: elles inventaient, malignes, un nouveau point."
Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine, Seuil, 2002.
03 février 2008
Les Métamorphoses - 2
Encore trouvé dans la préface des Métamorphoses d'Ovide chez Folio:
"Ovide a donc assemblé des histoires empruntées aux poèmes
mythologiques, à la poésie didactique, à l"épopée, à la tragédie, et il les a
encadrées de deux textes philosophiques; l'ensemble présente de ce fait des tons
multiples, élégiaque, idyllique, tragique, épique, qui souvent interviennent en
rupture avec le sujet qui a été traité par les poètes antérieurs dans une autre
tonalité. Difficile à nommer, l'oeuvre présente une structure en
patchwork qui résiste à l'analyse." Merci, Jacqueline, pour cette contribution!
Jean-Pierre Néraudeau, 'Préface' aux Métamorphoses d'Ovide.
Extrait qui inspire cette réflexion à notre contributrice:
Je note que tout l'esprit du patchwork, quand on saisit cet art dans son
essence et pas comme un passe-temps pour mémés désoeuvrées ou un "occupe doigt"
est dans cette phrase, si Ovide faisait du patchwork -sans le savoir- dans ses
Métamorphoses sommes nous pas toutes un peu des poétesses sans
le savoir qui métamorphosent la matière par assemblage du "divin
divers" ?
01 février 2008
Les Métamorphoses
Jacqueline relit, en famille, Les Métamorphoses d'Ovide. O surprise, au détour d'une préface , cette remarque:
"Ovide suit avec des mots les passions bouleversantes et recueille ce
sable noir qu'il enferme dans l'écrin précieux de ses phrases. Ainsi tient-il
captifs d'étonnants secrets que la psychanalyse a cru retrouver et qu'une
démarche socratique d'interrogation des êtres arrache à leur profondeur
abyssale. Et il les tient, ces secrets dans la nasse que
constituent les fils de ces récits comme l'ouvrage que tisse Philomèle à
qui la langue a été coupée, ou comme celui où Pallas dit la grandeur des
dieux; le poète est le tisserand de la parole."
Jean-Pierre
Néraudeau, 'Préface', in Ovide, Les Métamorphoses. Merci, Jacqueline, pour cette contribution!
