Pas à proprement parler de citation littéraire, aujourd'hui, mais une réflexion car la dernière contribution de Jacqueline, extraite de la préface de Jean-Pierre Néraudeau aux Métamorphoses d'Ovide, fait écho à une série d'articles ou de débats qui m'ont frappée et récemment, tendant à montrer que la place de ce que nous appelons, faute de mieux, art textile, et même si ce terme n'est justement pas toujours approprié, continue de faire débat aujourd'hui.

Désolée, ceci se passe en territoire anglophone où, bien qu'il existe deux termes bien distincts pour désigner le statut du genre d'activités manuelles des folles de fibres textiles ("art" et "craft", intraduisible, celui-ci car beaucoup plus complexe que notre "artisanat"), le débat fait rage, violent et polémique. En France, où nous manquons cruellement de mots pour distinguer la mémé qui tricote (mais certaines mémés ou non mémés qui tricotent ne le font-elles pas avec un sens artistique certain, tout comme Jane Austen écrivait en dissimulant son secret  à sa famille et ne fut jamais publiée de son vivant) de la patcheuse qui expose les oeuvres réalisées sur son temps libre de l'artiste qui gagne sa vie en organisant des stages et en vendant ses oeuvres, et où nous aurions bien besoin de réfléchir à qui nous sommes et à ce que nous faisons, c'est l'assourdissant silence...
Je m'amuse toujours bien sûr de l'inventivité de ces termes affectueux et toujours excessivement modestes qui fleurissent sur les blogues manuels - tricotinettes, cousettes, bidouillages, délires - sans pouvoir m'empêcher de leur trouver un certain sérieux, le sérieux du mot qui cherche à se positionner sur un canevas complexe, en l'artiste, l'artisan, la débutante, la nulle, la dilettante, l'enthousiaste...

Je suis d'abord tombée sur un article de Germaine Greer (vénérée auteure de The Female Eunuch, féministe dont il est impossible d'oublier le portrait à la National Portrait Gallery de Londres) dans le Guardian en août 2007 au moment d'une exposition d'oeuvres textiles. Ce texte, polémique, se pose la question, millénaire selon Germaine Greer: pourquoi les femmes passent-elles du temps à fabriquer des représentations du monde avec des morceaux de tissu? Pourquoi cet exercice futile n'a-t-il rien perdu de son intérêt pour nous? La question sous-jacente est: pourquoi les femmes n'ont-elles pas, comme les hommes, uniquement recours au mode rapide de représentation plastique qu'est la peinture? Effectivement, la fonction du texte est explicitement polémique, car qui a dit que l'art devait être efficace, exécuté avec le plus de rapidité possible et éternel - l'autre argument de Germaine Greer, qui fait semblant d'ignorer que les peintures et les vernis des tableaux aussi se dégradent avec le temps... Sa réponse est que, culturellement habituée à passer beaucoup de temps à des activités qu'on pourrait régler beaucoup plus vite (traduction: obligée par la société patriarcale à utiliser tout son temps à des tâches ingrates qui ne visent au fond qu'à la tenir éloignée des sphères non domestiques, sphères politique et économique), la femme se tourne tout "naturellement" vers l'art le plus long à réaliser, et, comme l'illustre bien le ton exagérément condescendant et étonné de Greer, le moins reconnu par la sphère artistique... C'est que, historiquement, le patchwork ne prétendait pas être de l'art, tout comme la couverture tissée par les Indiens Navajo. Ils sont devenus de l'art lorsque l'homme blanc a décidé de les couper de la vie vraie en les accrochant dans des musées... C'est cette prise de position refusant le statut d'art au patchwork qui a mis le feu au poudre.

Il a donné lieu à un débat très vif sur le site d'Albee, Canadienne de Vancouver, avant de faire tache d'huile sur internet, où les centaines de praticiennes de l'art textile se sont senties piquées au vif! Mais si, assembler des morceaux de tissu est une démarche artistique! Elles ont toutes, quels que soit par ailleurs leur statut social et leur fonction  dans la vraie vie, une expression artistique, une pratique dont la dimension esthétique leur paraît fondamentale et indiscutable.

Cet article et ce débat sont restés gravés dans mon esprit car j'avais réagi beaucoup moins violemment à l'article de Germaine Greer qui me semble poser deux questions fondamentales: d'abord, pourquoi la féminité ou l'esprit de communauté féminin, la "sororité" diraient certaines féministes, reste-t-elle aujourd'hui fortement liée au textile? (traduction personnelle dans la vie du clown navet que je suis: pourquoi passer du temps libre rare et précieux à faire vivre Dentelles d'encre, pourquoi tenir un blogue de mes créations textiles, pas si folichonnes au fond, pourquoi courir sur la toile voir les productions et délires textiles de vous toutes, que je rencontrerai peut-être un jour, mais aussi de toutes ces Allemandes et anglophones que je ne rencontrerai jamais et avec qui j'ai cependant, malgré le ridicule de la situation que met bien en évidence l'article de Greer, l'impression de former une communauté? Seconde question, avec laquelle je n'arrive pas à me dépatouiller au niveau de ma propre (petite, minuscule) relation avec la "chose" textile: qu'est-ce qui fait que la pratique textile peut devenir un art? Est-ce que n'étant pas artiste (et oui, j'ai un boulot qui n'a rien à voir avec le textile ni même avec l'art) je fais tout de même de l'art textile? Si ce que je fais n'est pas de l'art textile (pas vendu? trop sporadique? trop moche? pas assez personnel? Quels critères permettent de juger de la valeur "artistique" d'une création?), alors qu'est-ce que c'est, de l'artisanat? Certainement pas non plus, mais alors je refuse que ce soit du "loisir créatif"!!! Bref, pourquoi ce que je fait n'a-t-il pas de nom???

Epuisée par ces réflexions labyrinthiques, j'ai laissé tomber le sujet, avant d'être brutalement tirée de ma torpeur par un article du Times Literary Suplement (désolée, ce journal n'est pas accessible en ligne): 'Right in itself. Why craft still matters' de Tanya Harrod (il s'agit d'un essai à paraître dans le catalogue de l'exposition "Out of the Ordinary: Spectacular Craft" organisée par le Victoria & Albert Museum et le Crafts Council - tiens, remarquons qu'il existe un crafts Council en Angleterre...). Dans "pourquoi l'artisanat continue-t-il de  compter", Tanya Harrod adopte le contrepied, en quelque sorte de Germaine Greer, défendant l'existence du terme et des pratiques "d'artisanat" par opposition à "l'art": elle revendique le droit (pour les femmes, mais pas uniquement?) à faire de son temps autre chose que du "grand" art...