Inquiétude par Yves Bonnefoy ( poète)

"Cherche -t-on à discréditer quelqu'un, on dira que sa pensée a des replis, que ses intentions sont voilées, et d'ailleurs l'habit ne fait pas le moine ...

En somme, le tissu, qui est cependant ce qui protège , est perçu plus facilement, ou du moins le fut-il bientôt comme ce qui empêtre et ce qui cache.

A cela s'ajoute que, si le tissu cache, il est aussi ce qui soi même se cache, car c'est un fait qu'au moment ou une étoffe s'étale, et avec une ostentation que l'on pourra considérer comme suspecte, quelque chose de son être n'est pas visible. C'est, bien au delà de la quantité qu'il en fallait pour cette occasion, l'infini propre à l'objet que le tisserand peut produire.

Contrairement à tous les objets ou êtres qui sont, sauf Dieu lui même, le tissu n'a comme tel pas de délimitation naturelle, il pourrait continuer sans fin au delà de tout écheveau. De ce fait, et bien qu'aussi vaste, en puissance que l'univers, il existe au revers de l'existence dans une dimension somme toute indispensable et qu'à chaque instant, et si même on la pressent , on l'oublie. Ce qui fait que lui, qui est né par rupture avec la nature, celle que Dieu a voulue, et peut passer ainsi pour un des moyens du diable, a de celui-ci un des caractères : la capacité d'être invisible en même temps que tout proche. Certes de quoi inquiéter. La cause la plus profonde de l'inquiétude qu'on en éprouve, et de la censure qui en résulte, c'est que le tissu ressemble au langage, ce lieu originel de la rupture de l'être humain avec la simple nature. Et penser du mal de l'étoffe, c'est peut être chercher, en la substituant au langage, à ne pas s'avouer le péril que ce dernier fait courir , et la crainte profonde qu'il inspire."


Dictionnaire culturel du tissu, ouvrage collectif sous la direction de Patrice Hugues et Régis Debray.

Le tissu non seulement comme un texte, mais comme le langage!

Merci Marie-Claude pour cette première et passionnante contribution!