Déportée à Ravensbrück
La couture n'est pas que frivolité, comme le suggérait peut-être une précédente description du Bonheur des Dames d'Emile Zola. Ces extraits de
Déportée à Ravensbrück de Margarete Buber-Neumann ( Seuil) ont une résonance des plus sombres:
"L'immense bâtisse où se trouvait
l'atelier de couture retentissait du crépitement des machines à coudre
électriques. Il y régnait un tel vacarme que l'on ne s'entendait même pas
parler. Des tapis roulants parcouraient toute la longueur de la bâtisse. Sur une
chaîne, on confectionnait des pantalons d'uniforme SS, sur une autre des vestes
d'uniforme SS, sur une autre encore des manteaux SS, des tenues de camouflage
d'hiver ou des tenues léopard SS. Les machines à coudre étaient alignées les
unes derrière les autres et une 'chaîne' passait à côté d'elles; chaque détenue
y déposait le vêtement, qui parvenait ainsi à celle qui était devant elle.
L'atelier de coupe fournissait les pièces de tissu découpées, on les assemblait
ensuite sur des tables spéciales, ailleurs on faisait le bâti, puis les
différentes parties du vêtement passaient sur la 'chaîne'. Une femme faisait la
couture de côté, la suivante celle de devant, celle d'après cousait une manche,
la suivante l'assemblait, la suivante fixait le col, etc., ce jusqu'à la
dernière opération ; finalement la veste d'uniforme SS était réceptionnée et
contrôlée par la chef de colonne responsable de la chaîne, la surveillante SS ou
le SS qui supervisait le tout. Chaque chaîne avait sa norme à remplir. Si elle
n'y parvenait pas, les 'coupables'" écopaient de coups, de rapports, devaient
rester au garde-à-vous pendant des heures. La chef de colonne poussait les femmes
à tenir le rythme, la surveillante braillait, le SS cognait. [...]
Je ne savais pas coudre, ma machine
's'emballait' et, bien que je n'aie qu'à assembler des bandes de tissu, je ne
parvenais pas à faire ma norme. Je ne cessais de casser tantôt mon aiguille,
tantôt mon fil. Que n'aurais-je dû subir si j'avais été une pauvre
entrante inconnue ! [...] Mais, vieille 'Ravensbrückienne', je trouvai tout de
suite des amies. Nelly, une chef de colonne tchèque, vit ma détresse et elle se
mit de temps en temps à coudre sur une machine libre de gros tas de bandes
qu'elle jetait près de moi. Je parvenais ainsi à tenir la norme. La petite Anicka
aux yeux bruns - qui travaillait à l'atelier de réparations et courait
inlassablement pour réparer les dégâts et éviter aux couturières d'être punies -
me passait en douce des aiguilles de façon à ce que je n'aie pas à en demander
sans cesse à la surveillante et échappe ainsi à la gifle rituelle qui
m'attendait. Nous travaillions en deux équipes et, pendant l'hiver
1943-1944, la journée était de dix, puis bientôt de onze heures."
Merci Marie-Hélène pour cette contribution!



