En ce mois de décembre, écoutez la complainte d'un sapin qui coud dans une fable écologique où la mésentente entre ville est campagne est d'actualité:

La couturière et le sapin

La couturière à la journée
S'est assie dès le matin,
Sous le grand sapin du jardin:
Puisque telle est sa destinée,
Et qu'à cette humble tâche elle fut condamnée,
Qu'à chacun de ses points succède un autre point.
Ici, elle goûte du moins
Une douceur à laquelle elle est loin
D'avoir été la pauvre fille accoutumée.
Lorsque, de son ouvrage, elle lève les yeux,
Au lieu d'un mur aux hideuses lézardes,
A l'horizon de sa mansarde,
Voir des arbres, voir le ciel bleu,
Et respirer des parfums balsamiques,
Et non plus ces relents délétères et lourds
Dont empoisonne les faubourgs
L'usine des produits chimiques...!
- Ici cours, mon aiguille, cours!
Je ne me sens plus anémique!
Que ne puis-je y coudre toujours,
A cher sapin, sous vos ombrages...?
Mais le sapin, plein de dédain, sur son ouvrage,
En ricanant, penche
Ses branches:
- Cela, se moque-t-il, cela, de la couture
Ma chère, quelle sinécure!
Au lieu d'avoir au bout des doigts
Une aiguille, une seule aiguille,
Que diriez-vous, s'il vous fallait, ma fille,
S'il vous fallait en avoir à la fois,
Comme moi, des cents et des mille!
Il vous semble exceptionnel,
Que je travaille dans un tel
Cadre, et dans quelles conditions d'hygiène?
Mais songez aussi à ma peine,
Songez que je suis la couturière du ciel.
Quand le ciel est soudain déchiré par la foudre,
Ou quand le soleil de ses flèches
Le transperce,
Mon aiguille doit le recoudre
Avecque les fils de la Vierge
Et la nuit, lorsque les étoiles
Ont, dans ses voiles,
Fait mille trous,
Je couds, je couds, je couds, je couds,
Car il faudra qu'avant l'aurore
Soit stoppé tout le firmament.

Quand on fait un si grand emploi de métaphores,
C'est que l'on manque d'arguments.

Franc Nohain. Fables.

Contribution d'Anne Gailhbaud. Merci pour cette fable aussi édifiante qu'amusante!